Apprendre à absorber la lumière : la lumière organise, la matière mémorise

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Thème de recherche 07

Apprendre à absorber la lumière : la lumière organise, la matière mémorise

La matière reçoit la lumière, mais elle ne se contente pas de la recevoir. Sous son action, elle se transforme, s’organise et modifie progressivement sa propre manière d’absorber l’énergie. Des formes minérales aux plantes, cette capacité à faire émerger un ordre adapté aux flux qui les traversent semble appartenir à la matière bien avant l’apparition du vivant. Ce que nous appelons apprentissage pourrait alors être envisagé autrement : comme la capacité d’un système à inscrire dans sa structure les effets de ce qu’il a vécu.

Complexité, auto-organisation et apprentissage automatique pour l’usinage laser ultrabref. Avec Fayad Ali Banna, Eduardo Brandao, Anthony Nakhoul, Rémi Emonet et Marc Sebban, en collaboration avec l’équipe MALICE de l’Inria.

Cycle reliant la dynamique loin de l'équilibre, les structures dissipatives, le motif figé et l'augmentation de l'absorptivité
La boucle qui en fait un processus d’apprentissage. Chaque impulsion double éloigne la surface de l’équilibre, des instabilités dissipatives sélectionnent les morphologies les plus absorbantes, la resolidification les fige, et la complexité ainsi stockée augmente l’absorptivité vue par l’impulsion suivante. Rien ici ne relève d’une optimisation au sens algorithmique : la rétroaction est entièrement physique, et la mémoire, c’est le relief lui-même.

01Une surface qui garde la trace de la lumière qu’elle a vue

Images MEB de surfaces de nickel irradiées par impulsions doubles à polarisations croisées
Cinquante impulsions, quatre trajectoires. Nickel irradié par impulsions doubles à polarisations croisées, imagé à mesure que le nombre d’impulsions doubles croît de 0 à 50, pour quatre combinaisons de fluence et de délai inter-impulsions. Chaque série parcourt la même séquence : rugosité diffuse, rides orientées, réseau bidimensionnel, puis désordre, mais l’atteint à son propre rythme.

L’expérience est délibérément simple. Le nickel est irradié par impulsions doubles à polarisations croisées (deux polarisations linéaires orthogonales tirées successivement avec un délai contrôlé), et la surface est imagée après un nombre croissant d’impulsions, jusqu’à cinquante, pour plusieurs combinaisons de fluence et de délai inter-impulsions. Ce qui apparaît est une séquence : d’abord une rugosité diffuse, puis des rides orientées, puis un réseau bidimensionnel bien formé, puis une rupture vers le désordre.

Le point essentiel est que la surface à l’impulsion N constitue la condition initiale de l’impulsion N+1, et cela non de façon triviale. Le relief figé détermine où l’impulsion suivante dépose son énergie, ce qui détermine où le liquide s’écoule, ce qui détermine le relief suivant. C’est la même rétroaction électromagnétique que celle décrite dans le thème sur l’électromagnétisme à l’échelle nanométrique, mais suivie ici sur des dizaines d’impulsions et lue comme un processus informationnel plutôt que comme une formation de motif.

02Deux nombres : combien est absorbé, et à quel point c’est organisé

La première grandeur est l’énergie absorbée, calculée à partir de la carte de hauteur mesurée en résolvant le problème électromagnétique sur la surface réelle et en intégrant l’énergie déposée. Elle est moyennée sur six angles de polarisation, de sorte qu’elle mesure la propension de la morphologie à absorber, et non la réponse à une orientation particulière.

La seconde grandeur doit capturer l’organisation sans privilégier ni l’ordre parfait ni le bruit pur. Un réseau parfait et un bruit blanc sont l’un comme l’autre dénués d’intérêt ; ce qui compte, c’est le régime intermédiaire.

équation

Énergie absorbée par la surface à l’impulsion N, obtenue en intégrant sur la surface l’absorption intégrée en profondeur, calculée à partir de la topographie mesurée. Normalisée par la valeur pour une surface plane, afin de pouvoir comparer différentes fluences.

équation

Complexité statistique au sens de López-Ruiz, Mancini et Calbet : entropie de Shannon multipliée par le déséquilibre. Ici sous sa forme de Taylor, adaptée aux cartes de hauteur de surface.

La complexité statistique fait précisément cela. Elle est le produit de l’entropie de Shannon, qui croît avec le caractère aléatoire, par le déséquilibre, qui mesure l’écart à une distribution uniforme et croît donc avec la structure. Ce produit est maximal pour un système ni trop ordonné ni trop aléatoire : exactement la signature d’une structure dissipative.

Tracer ces deux grandeurs en fonction du nombre d’impulsions pour quatre séries expérimentales indépendantes donne le résultat central de ce travail : elles montent ensemble, plafonnent ensemble, puis se séparent.

03Quatre phases, et le critère qui les sépare

Énergie absorbée et complexité en fonction du nombre d'impulsions doubles, avec l'information mutuelle
Deux observables, quatre phases. Énergie absorbée (trait plein) et complexité (tirets) en fonction du nombre d’impulsions doubles pour les quatre séries, avec l’information mutuelle en dessous. Les phases I à III forment le régime d’apprentissage (réponse, apprentissage itératif et stabilisation de la mémoire), tandis que la phase IV est le régime chaotique où le relief se dégrade et où les deux grandeurs perdent leur corrélation.

La trajectoire se divise en quatre phases, et les frontières ne sont pas tracées à l’œil. Elles découlent de l’information mutuelle entre énergie absorbée et complexité, calculée cumulativement à mesure que le nombre d’impulsions croît, laquelle mesure à quel point les deux grandeurs sont couplées, y compris par des dépendances non linéaires.

Dans la phase de réponse, la surface se contente de détecter le stimulus : une rugosité apparaît, les instabilités hydrodynamiques restent transitoires, et les deux grandeurs demeurent stables. La phase d’apprentissage itératif débute lorsque deux conditions sont réunies à la fois : une amplitude de rugosité suffisante pour créer des inhomogénéités de champ proche significatives, et des conditions thermiques permettant à la convection de Rayleigh-Bénard-Marangoni de se développer pendant la durée de vie de la couche fondue. Absorption et complexité grimpent alors de concert.

La phase de stabilisation de la mémoire est un blocage cinétique : le temps nécessaire à la réorganisation du motif convectif dépasse la durée de vie de la couche fondue, si bien que la morphologie se fige dans une configuration optimisée et que la complexité atteint un plateau. Enfin, la phase de destruction s’installe lorsque l’énergie déposée dépasse ce que les processus préservant la structure peuvent absorber. L’absorption accrue au niveau des nanostructures optimisées produit un emballement thermique aux points chauds, la matière est éjectée, et les deux grandeurs se découplent : l’absorption continue de croître tandis que la complexité chute. Cette chute de l’information mutuelle marque la transition, et constitue la frontière entre régime d’apprentissage et régime chaotique.

Le système surapprend. Une exposition prolongée produit un état si finement optimisé pour l’absorption qu’il finit par s’autodétruire.

04Pourquoi la trajectoire a une direction

Un processus qui dépend de son histoire n’est pas automatiquement un processus d’apprentissage. Ce qui rend cette trajectoire directionnelle plutôt qu’une marche aléatoire dans l’espace des configurations, c’est une boucle de rétroaction physique de signe défini.

Chaque impulsion dépose de l’énergie selon une distribution spatiale fixée par la topographie existante. Là où l’absorption est localement plus forte, le liquide est plus chaud, les gradients thermiques plus intenses et le transport de matière plus rapide, si bien que ces modulations croissent à un rythme plus élevé. Lorsque la resolidification fige le relief, c’est la géométrie qui a renforcé l’absorption qui survit, et elle renforce à son tour l’absorption à l’impulsion suivante. Les morphologies qui couplent bien la lumière sont donc sélectionnées, non par un optimiseur, mais par la dissipation elle-même.

La boucle se referme ainsi : dynamique loin de l’équilibre, instabilité dissipative, figement par resolidification, augmentation de la complexité, augmentation de l’absorptivité, puis retour à la dynamique loin de l’équilibre. Elle possède un analogue étroit hors du laboratoire dans les pénitents de neige, où des structures pointues émergent sous irradiation solaire parce que l’absorption différentielle et la sublimation couplent la géométrie à la dissipation d’énergie exactement de la même manière.

05La surface répond le mieux à la polarisation qui l’a façonnée

Effet de l'angle de polarisation du laser sur l'énergie absorbée des motifs optimaux
La surface se souvient d’une orientation. Pour chaque série, la carte de hauteur du motif qui maximise l’absorption de l’impulsion suivante, puis l’énergie déposée par cette impulsion suivante pour des angles de polarisation de 0 à 150 degrés, et enfin l’énergie absorbée intégrée en fonction du numéro d’impulsion et de l’angle. L’optimum n’est pas isotrope : il favorise la polarisation qui l’a construit.
Direction de polarisation tournant au-dessus d'une surface texturée par laser, avec l'énergie absorbée qui tourne avec elle
Balayage de la polarisation sur une surface portant déjà un motif. L’énergie absorbée tourne avec le champ, et les réponses à 0 et 90 degrés bornent toute la famille des angles intermédiaires.

Si la surface stocke réellement une information sur la lumière qu’elle a vue, alors elle devrait répondre préférentiellement à cette lumière. Le vérifier consiste à prendre un motif qui maximise l’absorption et à recalculer l’absorption pour six angles de polarisation.

Les structures parallèles au champ absorbent davantage, et les pics de plus forte courbure dominent tandis que les vallées restent sombres. À mesure que le nombre d’impulsions croît, des courbes d’abord superposées se séparent, et les deux angles de polarisation expérimentaux (ceux effectivement utilisés pour écrire la structure) deviennent les bornes supérieure et inférieure de toute la famille. La surface est devenue anisotrope dans sa sensibilité, et cette anisotropie est alignée sur sa propre histoire.

C’est le comportement que l’apprentissage non associatif nomme sensibilisation : l’exposition répétée à un stimulus accroît la réponse à ce stimulus. Chez un organisme, elle provient de la neuroplasticité. Ici, elle provient d’un relief dont l’orientation a été écrite par le champ même auquel il répond désormais.

06À quel point cet optimum est-il fragile ?

Variation relative de l'énergie absorbée lorsque des portions du motif optimal sont remplacées
Endommager la mémoire, délibérément. Variation relative de l’énergie absorbée en fonction de la distance de Frobenius entre le motif expérimental et une version artificielle, obtenue soit en transplantant une portion d’une autre surface de la même série, soit en insérant une portion générée par un solveur de Swift-Hohenberg. Même des modifications géométriques importantes ne coûtent que quelques pour cent d’absorption : ce qui est stocké est donc une organisation statistique plutôt qu’un arrangement particulier de crêtes.

Un optimum atteint par un processus physique doit se dégrader sous l’effet d’une perturbation, et la manière dont il se dégrade révèle le type d’optimum dont il s’agit. Deux perturbations ont été appliquées au motif qui maximise l’absorption dans chaque série. La première remplace une portion par une autre portion prélevée sur un motif différent de la même série : un matériau physiquement plausible, mais qui viole localement la loi d’auto-organisation ayant produit le reste.

Le résultat est sans ambiguïté. Quelle que soit l’amplitude du changement, l’énergie absorbée retombe en dessous de la référence. La configuration est finement ajustée, et tout écart local à la loi qui l’a engendrée se paie en performance.

équation

Variation relative de l’énergie absorbée lorsqu’un motif est perturbé, tracée en fonction de la norme de Frobenius de la différence entre les cartes de hauteur originale et modifiée.

équation

Équation de Swift-Hohenberg, l’équation d’amplitude utilisée pour générer les portions synthétiques. Elle reproduit la dynamique de sélection de motif de l’instabilité thermoconvective.

La seconde perturbation remplace la portion par une portion générée avec un solveur de Swift-Hohenberg, une équation d’amplitude qui modélise les fluctuations hydrodynamiques et reproduit la même classe de motifs. Ici, l’énergie absorbée se disperse autour de la référence plutôt qu’en dessous d’elle, et reste proche de celle-ci quelle que soit l’amplitude du changement.

Les deux tests pris ensemble donnent l’énoncé le plus net de cet article. La surface n’est pas simplement rugueuse d’une manière qui se trouve bien absorber : elle est organisée selon une loi dynamique précise, et seules les modifications qui respectent cette loi en préservent la performance.

07Apprendre l’opérateur d’absorption

Il existe un second sens, plus littéral, dans lequel l’apprentissage entre en jeu ici. Tout ce qui précède dépend de la connaissance du lieu où la lumière est absorbée sur une surface donnée, et cette carte doit être recalculée à chaque changement de la surface. Résoudre les équations de Maxwell par FDTD sur une carte de hauteur de 320×320 prend des minutes ; suivre un train d’impulsions, sur de nombreuses réalisations, en exige des dizaines de milliers. C’est l’étape d’absorption, non l’hydrodynamique, qui constitue le goulot d’étranglement.

Plutôt que d’accélérer le solveur, nous apprenons donc l’opérateur qu’il met en œuvre (l’application qui, d’une topographie, produit la densité d’énergie absorbée correspondante), en minimisant l’écart avec le solveur sur un ensemble de surfaces.

Équation
Construction du jeu de données. Le solveur produit des paires topographie/énergie absorbée ; chaque paire est dupliquée à 0° et 90°...
Construction du jeu de données. Le solveur produit des paires topographie/énergie absorbée ; chaque paire est dupliquée à 0° et 90°, de sorte que le réseau perçoive la direction de polarisation comme une symétrie explicite des données plutôt que d’avoir à l’inférer.
Topographie, énergie absorbée FDTD, prédiction de l'opérateur appris et erreur relative pour quatre surfaces
Quatre surfaces, un seul opérateur. De gauche à droite : la topographie, l’énergie absorbée calculée par FDTD, la prédiction de l’opérateur appris, et l’erreur relative, pratiquement sans structure à l’échelle du champ lui-même. Chaque ligne correspond à une morphologie différente tirée de l’ensemble de test.

Ligne après ligne, l’opérateur appris reproduit le solveur à quelques pour cent près pour chaque morphologie de l’ensemble de données, et évalue une carte plus de cent mille fois plus vite. C’est le panneau d’erreur qui importe : il reste plat et sans structure, ce qui montre que le substitut ne se contente pas de lisser les détails fins. C’est cela, et cela seul, qui rend possible une étude stochastique, impulsion par impulsion, de l’auto-organisation.

Ce qui est intéressant, en revanche, c’est de savoir quelle architecture l’emporte. Quatre ont été mises en concurrence, choisies parce qu’elles incarnent deux hypothèses opposées sur la portée du couplage lumière-matière. Un U-Net est un opérateur purement local : des convolutions 3×3 empilées, avec un champ récepteur fini, de quelques dizaines de nanomètres sur la surface. Un opérateur neuronal de Fourier (FNO) est, lui, global : il multiplie dans l’espace réciproque et peut en principe porter un couplage entre deux points quelconques de la carte. Entre les deux se situent un FNO enrichi de convolutions, et un opérateur neuronal en U combinant les deux approches.

Le simple réseau local l’emporte, en précision comme en coût. Ce n’est pas une déconvenue pour les architectures les plus élégantes : c’est un résultat physique. À des échelles très inférieures à la longueur d’onde, l’énergie absorbée en un point est fixée par la topographie de son voisinage immédiat. La lumière est ici un champ proche, et l’opérateur qui la décrit est à courte portée.

L'architecture gagnante : un encodeur-décodeur de convolutions 3×3 avec connexions résiduelles, appliquant directement une topographie 320×320...
L’architecture gagnante : un encodeur-décodeur de convolutions 3×3 avec connexions résiduelles, appliquant directement une topographie 320×320 à la carte d’énergie absorbée. Son champ récepteur est fini par construction.
L'architecture conçue pour la non-localité : un opérateur neuronal en U dont les couches de Fourier appliquent un noyau intégral global dans l'espace réciproque. Ici...
L’architecture conçue pour la non-localité : un opérateur neuronal en U dont les couches de Fourier appliquent un noyau intégral global dans l’espace réciproque. Ici, elle n’a rien à transporter.

En comparant des architectures aux champs récepteurs différents, le réseau mesure ainsi la portée du couplage électromagnétique sur une surface rugueuse, et confirme à partir des données ce que l’analyse en champ proche établit à partir des champs eux-mêmes. C’est, sur ce site, l’exemple le plus net d’un réseau employé non comme prédicteur, mais comme instrument.

08Ce que signifie « apprendre » ici, et ce que cela ne signifie pas

Le terme « apprentissage » est employé au sens large : une évolution dépendante de l’histoire, qui améliore la performance avec l’expérience. Rien, dans ce système, ne calcule, et aucune analogie avec une architecture d’apprentissage automatique particulière n’est ici visée. La stratégie d’optimisation est inhérente à la physique elle-même : aux instabilités de Rayleigh-Bénard-Marangoni couplées à une rétroaction électromagnétique.

Ce que ce travail apporte, c’est une manière de mesurer ce processus plutôt que de le décrire qualitativement, et une manière de le prédire. Apprendre l’équation aux dérivées partielles sous-jacente à une séquence observée de motifs, et utiliser la complexité comme grandeur à piloter, transforme l’auto-organisation en quelque chose que l’on peut orienter vers une morphologie cible plutôt que simplement observer. C’est là l’aboutissement pratique de ce thème, et il rejoint directement les modèles électromagnétiques et atomistiques développés dans les trois autres.

Publications clés

  1. Photonic learning in ultrafast laser-induced complexityF. Ali Banna, E. Brandao, A. Nakhoul, R. Emonet, M. Sebban, J.-P. Colombier, Ultrafast Science, under revision (2026).
  2. Learning complexity to guide light-induced self-organized nanopatternsE. Brandao et al., Physical Review Letters 130, 226201 (2023). doi.org/10.1103/PhysRevLett.130.226201
  3. Learning PDE to model self-organization of matterE. Brandao et al., Entropy 24, 1096 (2022). doi.org/10.3390/e24081096
  4. Beyond the microscale: advances in surface nanopatterning by laser-driven self-organizationA. Nakhoul, J.-P. Colombier, Laser & Photonics Reviews (2024). doi.org/10.1002/lpor.202301019
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